Marc Jeannerod
LA NATURE DE L'ESPRIT



 
 
 
 

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Disponible au centre de documentation de l'ISC, consultable uniquement sur place 
Nombre de pages : 251 p. 
Editions Odile Jacob
Date de parution : Mai 2002
Prix dans le commerce : 22 € / 144.31 F 

    Les sciences cognitives se proposent de " naturaliser l'esprit ". Quel est le sens de ce projet ? Nos connaissances sur le cerveau permettent-elles de le réaliser ?

Pour répondre à ces questions, Marc Jeannerod prend des exemples comme la biologie des émotions, l'apparition du langage ou les mécanismes de la communication entre les individus.

À travers eux, il présente la découverte la plus récente des sciences cognitives : les neurones miroirs, mobilisés aussi bien par la réalisation que par la représentation de l'action.

Cette introduction à l'une des grandes révolutions scientifiques de notre temps expose aussi ses implications cliniques, notamment pour la compréhension de maladies comme la schizophrénie ou l'autisme.

        Marc Jeannerod est professeur de physiologie à l'université Claude-Bernard-Lyon-I et directeur de l'Institut des sciences cognitives.
 
 

Sommaire

Introduction

Première partie : L’ancrage biologique de la cognition.

Chapitre 1 : Naturaliser la cognition
- La révolution cognitive
- La comparaison entre le cerveau et l’ordinateur n’est pas pertinente
- Cognition et propriétés émergentes
- Le réalisme intentionnel et la naturalisation de l’esprit
Chapitre 2 : Cognition et émotions
- Le cerveau ému
- Evolution des émotions
- Biologie de la peur
- Emotions et communication
Chapitre 3 : L’évolution de la cognition
- La pensée évolutionniste dans les neurosciences
- Ontogenèse et phylogenèse
- L’évolution des fonctions mentales et du langage
- Instruction ou sélection ?
- L’évolution culturelle est-elle darwinienne ?

Seconde partie : La représentation des actions

Chapitre 1 : Le cerveau et l’action
- Pourquoi des représentations d’action ?
- Modèles de représentations motrices
- Les représentations partagées
- L’étiquetage des représentations
Chapitre 2 : Le mouvement volontaire
- Du réflexe à la régulation
- L’action auto-engendrée
- Physiologie de la volonté
- Le rôle biologique de l’action auto-engendrée
Chapitre 3 : La conscience des choses
- Traitement conscient et non-conscient d’un même événement
- La dualité du système visuel
- Traitement conscient plutôt que régions cérébrales conscientes.
Chapitre 4 : Conscience de l’action et conscience de soi
- Le contrôle conscient de l’action
- La conscience de l’intention.

Troisième partie : La cognition sociale.
Chapitre 1 : La simulation mentale
- Les actions masquées sont des actions simulées
- La simulation de l’action observée
- Le rôle de la simulation dans la cognition sociale.
- L’autisme, un trouble de la simulation
Chapitre 2 : Psychanalyse et sciences cognitives.
- L’empathie chez Sigmund Freud
Chapitre 3 : Représentation de l’action et schizophrénie.
- Le cerveau des patients schizophrènes
- Méconnaissance de l’action chez les patients schizophrènes.
- Entendre sa voix comme celle d’un autre
Chapitre 4 : Les limites de la compréhension de l’autre.
- Les états mentaux des autres sont en nous
- Déterminer l’origine de l’action
- L’identité personnelle est-elle une limite à la lecture des états mentaux ?

Conclusion

Notes explicatives
- Les méthodes de neuro-imagerie
- Les sensations d’innervation
- La stimulation cérébrale
- Un modèle animal de la simulation de l’action.
- La perception des mouvements vivants
 
 
 

Introduction
 

Le titre choisi pour ce livre « La Nature de l’esprit » doit être compris au sens littéral. Il exprime mon engagement dans un vaste programme de recherche : tenter de comprendre ce qui fait de l’esprit une des manifestations des êtres vivants que sont les animaux conscients et pensants. Cette catégorie est certes limitée par rapport à l’ensemble du monde vivant, elle a sans doute pris son essor relativement tard dans l’évolution des espèces, mais c’est celle dans laquelle nous, les êtres humains, nous nous rangeons.

Cette tentative, nous le verrons, sera confrontée aux multiples problèmes qui se posent à la biologie dès lors qu’elle doit rendre compte d’un objet aussi complexe et multiforme que l’esprit. Les sciences biologiques possèdent-elles, à elles seules, les moyens de réaliser ce programme ? Doit-on construire une « science de l’esprit » qui emprunterait ailleurs ce qui fait défaut à la biologie ? Quelle place donner à la psychologie dans cette nouvelle distribution des rôles ?
J’ai abordé dans un autre ouvrage les rapports historiques entre biologie et psychologie, en décrivant les étapes qui ont marqué les premières tentatives de « biologisation » du domaine mental : démantèlement de l’esprit en facultés distinctes et indépendantes les unes des autres, localisation de ces facultés dans différents zones du cerveau, affirmation que le réflexe constitue l’unité élémentaire de l’esprit et du comportement... Mais aucune de ces tentatives ne parvenait à isoler un ensemble assez riche pour répondre à ce qu’on attend aujourd’hui d’une description de l’esprit. Cette étude historique s’arrêtait en fait là où commence le présent travail, c’est-à-dire au moment où les révolutions cognitives successives des années 1950-1960 jetaient les bases d’une approche renouvelée des relations de l’esprit avec le substrat biologique.
Le moment me semble donc venu de faire le bilan de cette période fondatrice et de ses multiples développements qui ont vu le rassemblement, autour de la description de l’esprit, de disciplines issues des divisions traditionnelles entre sciences physiques, sciences biologiques et sciences humaines. C’est la fusion, ou la fédération, de ces disciplines qui a constitué cet ensemble mouvant qu’on appelle les sciences cognitives. Les sciences cognitives, sciences de l’esprit, ne possèdent pas de statut définitif ; elles n’existent que là où et quand le besoin se fait sentir de regrouper, à la poursuite d’un objectif défini, plusieurs modalités de description, plusieurs voies d’approche. Cette configuration fluctuante, qui s’adapte à chaque problème à résoudre, me paraît un de leurs attributs essentiels : c’est la condition de leur efficacité et de leur créativité. Les textes présentés ici, qui se rapportent à différents aspects du fonctionnement de l’esprit, illustreront cette démarche si particulière des sciences cognitives.

Mon ambition, pour atteindre ce but, est donc de donner à l’esprit le statut d’un véritable objet de science et de connaissance, c’est-à-dire d’en faire un objet « naturel » possédant une structure définie, fonctionnant selon des règles identifiables, en continuité explicative avec les autres phénomènes naturels. Cette tentative de « naturalisation » de l’esprit ne va pas de soi dans le cadre de la philosophie classique où les notions de conscience, d’intention, de représentation sont en général considérées comme des notions irréductibles, ne relevant pas d’une explication soumise à des causes naturelles. Cet aspect du problème posé à une certaine philosophie par l’idée de naturalisation ne sera pas discuté ici. Du point de vue biologique, en revanche, la perspective d’un esprit naturalisé coule de source: c’est la prise en compte de l’existence d’un appareil mental organisé en vue de l’achèvement d’une fonction. Le terme fonction, qui reviendra souvent dans ces pages, est familier au biologiste qui recherche dans chaque état de l’organisme l’expression d’un ordre. La fonction de l’esprit dans cette économie générale de l’organisme est de permettre à l’individu de contrôler son milieu physique, de structurer les relations avec ses semblables, de se situer dans le monde des idées et des opinions. Ce faisant, l’esprit contribue à l’autonomie de l’être vivant par rapport aux forces de la nature. Il donne aux êtres pensants, et singulièrement aux êtres humains, la possibilité d’échapper progressivement au déterminisme qui a présidé à leur apparition.

La réalisation d’une fonction suppose l’existence de règles de fonctionnement. C’est un des mérites de la psychologie cognitive à ses débuts, que d’avoir su identifier chez l’enfant nouveau-né la présence de règles tacites lui permettant, dès les premiers instants de la vie extra-utérine, de donner un sens aux stimuli qui l’assaillent. Le caractère très précoce de ces règles qui constituent l’état cognitif initial de l’enfant suggère fortement qu’elles résultent d’un mécanisme adaptatif (qu’elles ont été sélectionnées par l’évolution), plutôt que d’un mécanisme d’apprentissage. De fait, l’état initial, pour être fonctionnel, doit être conforme à la réalité physiologique : en d’autres termes, il doit être compatible avec l’organisation anatomique du cerveau, avec son fonctionnement, avec ses capacités d’intégration et de mémorisation. Il doit aussi constituer une représentation correcte de la réalité physique, de manière à permettre à l’enfant une prédiction réaliste du déroulement des événements extérieurs. Ces pre-requis reviennent au fond à reformuler le vieux principe de la soumission du fonctionnement de l’esprit à une réalité pré-existante. Tous ne sont pas d’accord sur ce point, en particulier ceux qui revendiquent l’existence d’Idées pures appartenant à un monde à part du monde physique et qui pensent que des objets mentaux (les objets mathématiques, par exemple) peuvent exister indépendamment de la réalité sensible. Cet idéalisme s’oppose évidemment à l’idée de naturalisation que je défends ici. La naturalisation des états mentaux ne peut se concevoir que si leur existence et leur forme sont limitées par les contraintes du système (en l’occurrence du système biologique) qui les abrite.

La principale propriété de l’esprit, celle qui nous retiendra le plus ici, est d’être constitué d’un ensemble de représentations : nos intentions, nos désirs, nos croyances, nos attentes au sujet de la réalité extérieure ou à notre propre sujet, tous ces états d’esprit dont l’école béhavioriste niait l’existence en tant qu’objets mentaux, voilà de quoi il sera principalement question. La reconnaissance de la notion de représentation par la psychologie cognitive constitue en effet le point de départ d’une étude objective de l’esprit et de ses différents états. Si, d’une part, l’esprit est capable de produire des représentations ou d’en construire à partir de données stockées dans la mémoire, c’est qu’il peut fonctionner de manière indépendante de l’environnement extérieur. Si, d’autre part, il peut produire des représentations qui en restent au stade de l’état d’esprit sans pour autant se traduire par des manifestations visibles de l’extérieur, c’est qu’il ne dépend pas non plus du comportement pour exister et pour s’exprimer.

Les représentations dont il sera question ne sont donc pas des états abstraits indépendants de l’organisme qui les abrite : ce sont avant tout des états biologiquement déterminés. Nous consacrerons cependant plus de temps à celles de ces représentations qui assurent l’interface entre l’esprit et le monde extérieur, et qui interviennent dans la perception, l’action, la communication. En un mot, à celles qui sont les plus proches du comportement. La raison principale de ce choix est que ces représentations-là sont les plus faciles à naturaliser, les plus facilement ajustables à des états cérébraux. On peut aussi ajouter que c’est à ce niveau-là de représentation, comme nous le discuterons longuement, que naît la conscience des choses et que s’élabore la conscience de soi : un niveau où le soi est encore transparent, où il commence seulement à se détacher de la réalité extérieure. Après tout, notre expérience n’est pas faite de mots et de phrases, son format est celui de représentations qui n’ont pas la forme du langage. Nous ne négligerons pour autant en rien les représentations plus abstraites, « propositionnelles », construites à partir d’autres représentations : ces « méta-représentations », comme on les appelle, ne sont souvent accessibles qu’à travers le langage, elles font appel à des connaissances complexes sur le monde des choses et des idées, elles font partie d’emblée de notre monde conscient. Elles posent, en tout état de cause, la question de savoir jusqu’où peut remonter notre tentative de naturalisation.
 
 


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