PROJET DE PROGRAMME
MARS, 1993
Présenté
par Marc Jeannerod
1. Introduction.
L'Institut des Sciences Cognitives
est une création originale marquant, pour la première fois,
l'autonomie de ce nouveau champ disciplinaire. A ce titre, il ne possède
pas en France d'équivalent à quoi il pourrait être
comparé. Cette situation particulière lui confère,
par rapport à d'autres projets, des avantages et des handicaps :
des avantages, dans la mesure où l'absence de référence
laisse le champ libre à la mise en place d'un programme fortement
innovant; des handicaps, dans la mesure où il ne sera pas possible,
jusqu'à l'adoption définitive de ce programme et jusqu'aux
résultats de l'appel d'offres qui en résultera, de connaitre
de manière exacte sa composition.
Le projet présenté
ici est en effet celui d'un programme ouvert à toutes les critiques
et à toutes les suggestions, notamment en ce qui concerne les poids
respectifs des disciplines représentées. Il servira de base
pour la rédaction de l'appel d'offres à partir duquel seront
recrutés les principaux responsables de thèmes et les membres
des équipes de recherche.
Dans son état actuel,
le programme comporte plus de thèmes que n'en pourra traiter l'Institut,
du moins à ses débuts. Il se présente comme un programme
optimal, ouvrant des perspectives pour le futur, dont la réalisation
dépendra d'une part de la réponse du CNRS en matière
de choix scientifiques et de disponibilités de postes pour le recrutement
de chercheurs, et d'autre part des réponses à l'appel d'offres.
Le présent projet a été élaboré en collaboration
avec des groupes d'experts qui se sont réunis à Lyon de janvier
à Mars 1993 (voir liste en Annexe).
Enfin, le contenu du projet
scientifique est indissociable d'un projet fonctionnel portant sur la structure
même de l'Institut. Ses grandes lignes (autonomie et mobilité
des équipes, création de programmes interdisciplinaires internes
à l'Institut) correspondent aux objectifs d'innovation et d'originalité
qui sont à la base du projet scientifique.
2. Définition générale du champ de recherches
Le programme de recherche de l’Institut se déterminera autour de grands thèmes fédérateurs qui appartiennent au domaine de la Cognition naturelle. La cognition naturelle est celle des systèmes vivants et plus particulièrement de l'Homme.
2.1. Ce choix semble raisonnable,
dans la mesure où il serait inconcevable de prétendre couvrir
l'ensemble du champ des Sciences Cognitives. Une cohabitation des sciences
de la cognition artificielle et de celles de la cognition naturelle dans
le même institut poserait des problèmes épistémologiques
de nature conflictuelle. Les sciences de la cognition artificielle se fixent
un but d'ordre conceptuel, éclaicir la notion d'intelligence au
travers de ses multiples manifestations et réalisations; c'est le
concept d'intelligence qui détermine le champ d'étude. Les
sciences de la cognition naturelle ont une tâche empirique, celle
de comprendre un objet du monde extérieur et d'élucider sa
morphologie et ses règles de fonctionnement.
L'approche de la cognition
naturelle devrait représenter dans le futur Institut une référence
ou un objectif plutôt qu'une exclusivité. Il y aura donc place
pour une participation de recherches dans le domaine de la cognition artificielle.
Il existe d'ailleurs des interactions entre les deux domaines : les systèmes
naturels peuvent donner la clé de problèmes posés
par l'intelligence artificielle; d'un autre côté, la modélisation
peut aider à valider un problème posé par un système
naturel. Ce sont donc les outils conceptuels qui assurent la continuité
d'un champ à l'autre. Dans le cas de la modélisation d'ensemble
d'une fonction cognitive (le langage), les outils sont d'ordre mathématique
(modélisation symbolique); dans le cas de la modélisation
d'un processus spécifique (le rôle du cervelet dans l'apprentissage),
les outils sont d'ordre computationnel (modélisation connexionniste).
2.2. A l'intérieur
de cette définition de la thématique, le problème
de fond posé par la description du programme d'un Institut des Sciences
Cognitives est celui de la subsidiarité. En vertu de quoi la co-présence
de disciplines et de compétences différentes au sein d'un
même ensemble peut-elle donner naissance à des travaux qui
ne pourraient être effectués dans un ensemble de laboratoires
plus conventionnels? Quelle est la plus-value d'un programme de recherches
en sciences cognitives par rapport à des recherches en linguistique,
en psychologie, en neurosciences, etc.? Les discussions autour de ces questions
ne sont pas nouvelles, elles remontent à la naissance des sciences
cognitives, il y a près de 40 ans.
Les sciences cognitives sont
nées d'un rejet du behaviorisme et de la prise en compte de l'existence
de processus mentaux autonomes, internes au sujet et ne dépendant
pas nécessairement d'évènements extérieurs.
Cette nouvelle tendance a pu donner à ses débuts, alors qu'il
lui fallait s'imposer contre une idéologie dominante, l'impression
que l'activité mentale était unitaire, constituée
de processus (produire le langage, percevoir, inférer, etc) procédant
tous des mêmes règles de fonctionnement et pouvant tous se
ramener au concept général de "résolution de problèmes".
Ce n'est que plus récemment qu'apparait une conception "modulariste"
aux termes de laquelle il y aurait cohabitation dans l'appareil mental
de processus différents, ne partageant pas les mêmes règles
de fonctionnement et n'utilisant pas les mêmes procédures.
La pensée ne serait donc pas un phénomène homogène
mais serait plutôt un assemblages de processus domaine-spécifiques.
Les développements récents dans le domaine des connaissances
"naïves", celles qui s'expriment en l'absence d'apprentissage formel,
révèlent une grande hétérogénéité
de fonctionnement. La psychologie naïve (attribution de croyances
ou d'états d'âme à autrui-voir Frith, Premack), la
physique naïve (croyances sur les causalités naturelles-voir
Spelke), etc., ne relèvent pas de lois universelles mais plutôt
de processus compartementalisés.
A la première utopie
unitariste de la cognition fait donc suite une recherche de lois générales
plus profondes, fondées sur l'existence de points communs à
plusieurs systèmes possédant pourtant des modalités
de fonctionnement différentes. Un de ces points communs est la reconnaissance
du rôle de mécanismes nerveux spécifiques à
chaque modalité. On retrouve ainsi dans les différentes disciplines
impliquées le même ancrage aux neurosciences et le même
besoin de modèles calqués sur le fonctionnement nerveux.
C'est bien là une des raisons qui justifient le rapprochement de
ces disciplines dans un même lieu.
2.3. Le champ de la cognition
naturelle est vaste. Le rôle central joué par le langage invite
cependant à segmenter l'étude des modalités de fonctionnement
de l'esprit en deux grandes catégories d'opérations, selon
que le langage est impliqué ou non.
La pensée langagière,
propre à l’homme, peut être abordée au travers des
divers aspects du langage, activité symbolique dont les règles
fonctionnelles donnent directement accès au fonctionnement mental.
Pour cette raison, les études portant sur la syntaxe, la phonologie,
les modalités d'accès au lexique, le raisonnement, seront
privilégiées. La mise en place de ces procédures au
cours du développement, leurs dérèglements pathologiques,
devront être abordés. Un effort particulier devra porter sur
la formalisation de ces processus symboliques.
Une part importante de notre
activité mentale se déroule selon des modalités non
verbales. Cette pensée sans langage peut être abordée
au travers de l'intelligence animale, de processus dits "automatiques"
comme la préparation de l'action, l'orientation spatiale, ou encore
d'autres processus comme la reconnaissance des formes, l'attention, la
mémoire, l'organisation temporelle du comportement, l'imagerie mentale.
L'étude expérimentale et théorique de ces opérations
permettra de comprendre les procédures en cause et éventuellement
de les modéliser.
Les sciences cognitives définissent
plusieurs niveaux de fonctionnement des systèmes de traitement des
connaissances. Dans le cas des systèmes naturels, le niveau biologique
(le cerveau) et le niveau informationnel (l'activité mentale), tout
en étant distincts, sont en continuité l'un avec l'autre.
Cette continuité sera abordée, chez l'homme ou chez l'animal,
en étudiant l'interface cerveau/cognition. Parmi les multiples
possibilités offertes par les Neurosciences modernes, les méthodes
permettant une approche du système au cours de son fonctionnement
normal, comme la cartographie de l'activité cérébrale
par neuro-imagerie chez l'homme, l'enregistrement de l'activité
de circuits identifiés chez l'animal éveillé, seront
utilisés. La pathologie cérébrale, dans la mesure
où elle produit une altération des processus cognitifs, dans
le domaine non verbal comme dans le domaine verbal, est également
une source de données capitales pour comprendre les bases biologiques
de la cognition. Cette approche ne devra pas se limiter à la neuropsychologie,
mais devra également explorer le domaine encore largement inconnu
de la psychopathologie.
La recherche sur les mécanismes
intimes du fonctionnement cérébral, tels qu’ils sont abordés
par les méthodes de la biologie cellulaire et moléculaire,
n’est en principe pas du ressort de l’Institut. Toutefois, certains modèles
expérimentaux sur des préparations “réduites” peuvent
se révéler d’une grande utilité pour comprendre les
modalités du traitement de l’information. Ils peuvent servir de
base pour une modélisation réaliste des processus se déroulant
au cours des opérations cognitives. Cette modélisation fera
appel à toutes les ressources du connexionnisme et du "neuro-calcul".
Certains systèmes artificiels d'organisation des connaissances parviennent,
par des moyens différents, à des performances voisines de
celles des systèmes cognitifs naturels. L'étude des moyens
utilisés par ces systèmes peut éclairer le fonctionnement
des systèmes naturels et permettre de tester des hypothèses
sur leur organisation.
3. Les sciences du langage
Le langage est une des formes les plus achevées de la cognition naturelle. Il est donc essentiel d'aborder l'étude des règles et représentations du système mental qui permet l'acquisition, la production, la perception de la langue.
3.1. Plus qu'ailleurs, le choix d'une orientation scientifique dans ce domaine se trouve rapidement confronté à l'existence d'Ecoles ou de courants différents. En France, la scène linguistique est en effet composée de plusieurs courants inégalement représentés dans la communauté scientifique. Un de ces courants est le courant fonctionnaliste, issu lui-même d'un courant de pensée structuraliste. Le but de ces recherches n'est pas tant d'extraire des invariants ou des traits communs à plusieurs langues, ou à l'ensemble des langues, que de replacer la langue étudiée dans un contexte plus large de règles culturelles et sociales.
3.2. Le courant pragmatiste s'intéresse aux aspects implicites des énoncés, et plus particulièrement à leurs aspects sémantiques. L'accent est donc mis sur la communication inter-individuelle et sur la construction du discours. On peut en rapprocher l'orientation de la "cognitive grammar", à la recherche de primitives "cognitives", plus globales et plus macroscopiques que les primitives syntaxiques des générativistes. Cette tendance se développe actuellement sur la côte ouest des USA (Langacker, Jackendoff) dans des laboratoires où l'on s'attache à décrire des énoncés particuliers, comme les énoncés comportant des descriptions du temps ou de l'espace par exemple, et à les formaliser. Ce courant est confronté à la difficulté considérable de la formalisation des aspects sémantiques d'une langue. Pour cette raison, il a encore peu été utilisé par les chercheurs extérieurs à la discipline proprement dite, comme les psychologues ou les neuropsychologues, qui figurent parmi les clients naturels de la linguistique.
3.3. Le troisième courant,
minoritaire en France mais dominant à l'étranger, est le
courant générativiste. Historiquement, la grammaire générative
a, depuis les origines, joué un rôle moteur dans les sciences
cognitives: les grandes tâches de la linguistique, et en particulier
l'étude de la faculté d'apprendre une langue, sont centrales
par rapport au programme des sciences cognitives. La grammaire générative
est donc à la recherche d'universaux pouvant s'appliquer à
la description de l'ensemble des langues naturelles. La connaissance du
langage par l'enfant est en effet sous-déterminée par les
éléments disponibles dans son milieu: elle ne peut être
déterminée que par un ensemble de règles que l'enfant
possède avant même d'acquérir cette connaissance. C'est
donc très logiquement que les générativistes posent
la question de l'origine génétique des règles qui
sous-tendent les universaux. La description de ces règles a permis
de développer une conception modulaire des fonctions linguistiques,
du fait de l'extraction de principes (principe de co-référence,
des catégories vides, des localités, etc.) qui semblent indépendants
les uns des autres. Ces caractéristiques rapprochent évidemment
le formalisme générativiste de celui des neurosciences. Là
aussi se retrouvent des unités élémentaires de fonctionnement,
des modules fonctionnant selon des règles largement réparties
entre individus et même entre espèces et reposant en partie
sur une organisation innée. Le caractère quasi-biologique
de la grammaire générative lui confère donc une grande
valeur heuristique dans le domaine des neurosciences.
Pour l'ensemble de ces raisons,
la linguistique générativiste devra représenter un
courant important dans l'Institut. Des recherches au niveau de la phonologie,
de la morphologie et de la syntaxe seront nécessaires. Une formalisation
du niveau phonologique est en effet indispensable pour aborder l'étude
de la structure syllabique des langues, structure qui semble exploitée
lors de l'acquisition du langage par l'enfant. La recherche d'invariants
et de lois de généralisation (permettant de combiner les
faits qui témoignent à la fois du caractère universel
de la faculté de langage et de la diversité des langues naturelles)
suppose une étude comparée du niveau syntaxique de langues
différentes. On peut noter ici le rôle capital que pourront
jouer des chercheurs spécialisés en psycholinguistique, à
l'interface entre linguistique et psychologie. Psychologues et neuropsychologues
ont besoin de formalisations simples pour décrire, quantifier et
modéliser les processus en cause dans l'acquisition du langage,
ou pour expliquer sa désorganisation pathologique. On peut rappeler
ici les innombrablese collaborations qui se sont nouées à
partir du courant générativiste, où l'on retrouve
des personnalités comme Morton, Marshall, Mehler, Levelt, Caramazza,
Caplan, etc. Il est donc essentiel que l'Institut puisse bénéficier
de ces échanges.
3.4. Il faut remarquer cependant que les frontières entre les différents courants ne sont pas étanches. Certains pragmaticiens ont un fort intérêt pour les formalisations de type générativiste (Sperber). La grammaire générative, à l'inverse, peut se trouver limitée dans des recherches mettant l'accent sur des troubles complexes. On peut rencontrer en neuropsychologie des malades capables d'un langage formellement normal (au point de vue morphologique et syntaxique) mais privé de tout contrôle, où les opérations nécessitant la mise en euvre d'une pragmatique lors de la construction d'un enoncé, sont perturbées. Cette éventualité met en lumière la nécessité de préserver une approche de type pragmatique ou "grammaire cognitive" à côté d'un secteur générativiste fortement structuré. L'importance de ce voisinage apparait encore plus clairement dès lors qu'il est question d'aborder les recherches dans le domaine de la Psychiatrie. La grammaire générative est en effet muette lorsqu'il s'agit de rendre compte de contenus différents d'énoncés syntaxiquement identiques.
3.5. Enfin, un dernier aspect
de la recherche en sciences du langage devra être pris en considération.
Il s'agit de l'approche de la linguistique mathématique, qui aborde
l'étude des langues artificielles utilisées dans la programmation
d'ordinateurs et dans la communication homme-machine. Bien qu'utilisé
surtout dans la communauté Intelligence Artificielle, ce formalisme,
qui a par ailleurs subi l'influence de la grammaire générative,
peut être très utile dans le domaine du langage naturel. Son
apport est surtout important pour les problèmes de représentation
des connaissances et de l'étude du raisonnement.
4. La Psychologie Cognitive
La psychologie cognitive est au carrefour des évolutions qui ont marqué les progrès des sciences cognitives. La prise en compte du contenu mental et de sa structure a incité à en fournir une description aussi précise que possible. Les méthodes de la psychologie cognitive s'appliquent aussi bien aux systèmes cognitifs faisant intervenir le langage, qu'à la pensée sans langage, dans leurs modalités explicite aussi bien qu'implicite.
4.1. Il existe évidemment,
là encore, des courants différents qui s'articulent autour
de la notion de plausibilité neurobiologique des descriptions psychologiques.
Pour certains, le problème de la plausibilité ne se pose
pas, dans la mesure où il est possible de réaliser des descriptions
prédicitves de processus psychologiques sans avoir recours à
une explication biologique. C'est le cas de travaux portant sur la compréhension
des erreurs systématiques dans un raisonnement, par exemple (Johnson-Laird).
On devrait en effet se méfier de la recherche à tout prix
d'une compatibilité de la description psychologique avec le cerveau
si cette attitude devait conduire à ne sélectionner que des
thèmes neurologiquement "plausibles". La compatibilité peut
n'être que superficielle ou, à l'inverse, peut apparaitre
là où on ne l'attend pas.
Un autre cadre formel utilisé
dans ce domaine est celui de la description computationnelle des opérations
psychologiques. Cette approche, dont l'origine remonte au concept de "natural
computation" de D. Marr, permet la description des étapes nécessaires
à la réalisation d'une opération. Elle rend possible
la formalisation de ces étapes et la simulation de processus ou
d'opérations à partir de modèles. A l'opposé
du courant précédent, cette conception rend les descriptions
faites par le psychologue compatibles avec celles du chercheur en neurosciences.
Elle correspond dans une certaine mesure à l'idéal d'une
cognition "démontable" en sous-systèmes et en unités
élémentaires (l'hypothèse des "schémas"). Ces
unités permettent en retour un "remontage" du processus cognitif
dans un cadre neurologique.
4.2. Cette tendance, qui parait
actuellement dominante, explique l'évolution de la discipline vers
une plus grande utilisation d'indices objectifs (enregistrement de variables
physiologiques) ou vers l'utilisation de situations paradigmatiques comme
le développement précoce ou la pathologie cérébrale.
La maturation ou la désorganisation sont alors conçues
comme des moyens de sonder un processus et d'en inférer l'existence
ou le mode de fonctionnement. Un exemple de ce type de démarche
est l'introduction de la méthode des potentiels évoqués
dans le contexte des recherches en psycho-linguistique. Ce n'est pas seulement
le potentiel évoqué en tant que corrélat physiologique
d'un processus linguistique qui est l'objet de l'étude, ni le fait
que son utilisation permet éventuellement une localisation de ce
processus dans une zone déterminée du cerveau; c'est la possibilité
de déterminer, grâce à cet indice bioélectrique,
le mode de traitement de messages linguistiques comprenant des anomalies
de différents niveaux (syntaxiques, sémantiques, etc) ou
des ambiguités de construction, etc. Ce type de méthode peut
révéler l'existence de processus, qui peuvent ensuite entrer
dans l'élaboration de modèles fonctionnels.
Les problèmes posés
par l'étude de phénomènes qui constituent l'attention
peuvent également être abordés de cette façon.
Des travaux récents montrant la possibilité d'une modulation
précoce du traitement sensoriel par des systèmes attentionnels
(Treissman) constituent un exemple de pénétration cognitive
de modules en principe spécialisés. Une autre approche des
niveaux de traitement cognitif, utilisant les mêmes techniques, est
celui de l'encodage implicite de l'information et de ses rapports avec
l'encodage explicite. Il s'agit là d'un thème de recherche
très productif, d'abord dans le domaine neuropsychologique, et,
plus récemment chez des sujets normaux. A terme, ces travaux débouchent
sur les mécanismes de la prise de conscience et de l'accès
aux connaissances stockées en mémoire. Il est important de
développer de nouveaux paradigmes pour cette approche qui peut intéresser
les domaines du langage, de la perception visuelle, de la programmation
des mouvements.
4.3. L'étude de la
mémoire déclarative peut aussi relever de la même stratégie,
en particulier pour la compréhension de l'accès aux souvenirs
mémorisés. Ces recherches peuvent être abordées
par le biais de l'activation de représentations par les processus
perceptifs de haut niveau. La reconnaissance des visages, la construction
des images mentales, relèvent de cette approche. Là encore,
la technique de potentiels évoqués pourrait apporter des
éléments importants.
Le domaine des processus
perceptifs de bas niveau est également important, dans la mesure
où il appartient aussi bien à la cognition naturelle qu'à
la cognition artificielle. La reconnaissance des formes (visuelles, auditives,
olfactives) necessite une sélection parmi des formes enchevètrées
et l'extraction de ces formes d'un bruit de fond. C'est le cas de la sélection
de formes visuelles concurrentes, de la reconnaissance de flux acoustiques
superposés. Ce domaine de recherche fait intervenir la psychophysique
et la modélisation pour l'élaboration de systèmes
de reconnaissance de formes. L'apport de préparations neurophysiologiques
pourrait également être déterminant, dans la mesure
où on pourrait disposer d'indices sur le type de codage effectué
aux différents niveaux du processus.
5. Le codage neuronal des opérations cognitives.
L'étude du codage des opérations cognitives à un niveau élémentaire est d'une grande actualité. Il est en effet essentiel de connaitre le degré d'analyse et de fragmentation réalisé par les systèmes de traitement ou de production, pour ensuite comprendre à partir de quels éléments sont construites les fonctions cognitives qui s'expriment par le langage, l'action, la perception, etc. Dans tous les cas présentés, il serait intéressant de pouvoir faire voisiner l'approche d'un phénomène cognitif observé chez l'homme avec les techniques de la psychologie cognitive voire même de la psycholinguistique et d'aménager l'approche du même problème chez l'animal en comportement. On pourrait ainsi disposer d'une comparaison entre les niveaux macro et microscopiques du phénomène considéré. Un des intérêts évidents de cette approche est son interdisciplinarité : paradigmes dérivés de la psychologie cognitive, méthodologie neurophysiolgique (animal éveillé, micro-électrodes multiples), modélisation connexionniste. Les domaines d'application sont multiples : systèmes sensoriels, systèmes moteurs, système limbique, etc.
5.1. Le choix de la préparation
revêt ici une importance capitale. C'est idéalement chez l'homme
qu'il faudrait pouvoir aborder ces problèmes, idéal qui parait
maintenant se rapprocher rapidement. Toutefois, de nombreux auteurs choisissent
encore d'utiliser des préparations animales. Le choix de certaines
de ces préparations est souvent dicté par des considération
techniques, qui font que telle éspèce animale possède
une conformation anatomique ou fonctionnelle avantageuse : c'est le cas
des travaux sur l'orientation spatiale chez la chouette (Konishi), de la
détection des signaux émis par les congénères
sur le poisson électrique (Heiligenberg), de la coordination motrice
sur la moelle isolée de lamproie (Grillner), de la vision du mouvement
chez la mouche (Franceschini), etc.
Ces préparations possèdent
un haut degré de pénétration du problème particulier
étudié, même si elles ne sont pas toujours susceptibles
d'être généralisées à d'autres applications.
Dans le même ordre d'idées, l'utilisation de réseaux
nerveux naturels "simplifiés" souvent dérivée d'études
chez les animaux invertébrés, peut apporter une contribution
non négligeable aux études sur les contraintes du traitement
de l'information nerveuse par un réseau plus complexe. Elle représente
en fait une alternative (et un complément) biologique à
l'utilisation de réseaux de neurones artificiels. Le réseau
biologique simplifié a l'avantage, par rapport à un réseau
artificiel, d'avoir une structure anatomique en général parfaitement
identifiée, et surtout d'utiliser des principes de fonctionnement
qui sont les mêmes que ceux des réseaux complexes des vertébrés
supérieurs. L'utilisation de ces réseaux simplifiés
présente par ailleurs un avantage certain par rapport aux préparations
de cerveau de mammifères in vitro (par exemple, les préparations
de tranches de cerveau), qui ont surtout un rôle à jouer dans
le domaine de la synaptologie ou de la pharmacologie cellulaire. Ces préparations
ont l'inconvénient d'être déconnectées des entrées
et des sorties naturelles et d'avoir un niveau d'activité
spontané très faible, sans rapport avec le niveau d'une préparation
entière.
5.2. Il en va autrement avec
la préparation "singe en comportement", utilisée maintenant
dans de nombreux laboratoires. Au cours des quinze dernières années,
grâce aux travaux de Evarts et son école, les neurophysiologistes
ont mis au point un ensemble de techniques qui permet d'envisager sur cette
préparation une approche "microscopique" du fonctionnement cognitif.
Elle permet d'enregistrer l'activité d'un ou de plusieurs neurones
chez un animal participant à l'expérience et exécutant
des tâches complexes. Son intérêt est qu'elle peut être
généralisée à une gamme très large d'opérations.
Citons, parmi les exemples les plus connus, les travaux de Wurtz et Goldberg,
Andersen, Schiller, Schlag sur l'orientation spatiale, de Gross, Rolls
et Perrett, Newsome, sur la perception visuelle, de Mountcastle, Georgopoulos,
sur le contrôle moteur, de Goldman-Rakic, Fuster, Joseph, sur la
mémoire et l'apprentissage, etc.
Cette ligne de recherche
est peu développée en France, où il n'existe probablement
pas plus de 5 à 6 postes expérimentaux permettant d'utiliser
la préparation singe en comportement. Les autres pays européens
en sont approximativement au même point, à l'exception du
Royaume-Uni avec les groupes de Rolls et de Perrett. C'est donc essentiellement
aux Etats-Unis que le développement de ces techniques a atteint
un niveau important. Au travers de la multitude des questions qui peuvent
être posées à la préparation singe en comportement,
on peut dégager quelques problèmes généraux
:
i. Chaque paramètre
d'une opération cognitive, y compris au niveau microscopique, est
codé par une population de neurones dont les individus "votent"
sur la dimension de ce paramètre. Cette notion de "population coding"
implique des interactions entre les neurones qui votent ensemble. Il n'existe
actuellement pas de modèle permettant de rendre compte de ces interactions
au sein de populations neuronales. Les neurones qui les composent ont-ils
des afférences communes? Sont-ils reliés par des circuits
locaux? Si tel est le cas, quelle est l'étendue de ces circuits?
Et surtout, quelles est la nature de leur connectivité, dans la
mesure où il ne peut bien évidemment s'agir de circuits figés
une fois pour toutes. Ces considérations posent plusieurs problèmes.
Le premier est celui de l'étude du population coding proprement
dit. Il faut pouvoir enregistrer simultanément plusieurs neurones
identifiés (modalité de réponse, champ récepteur,
etc), dans le cadre d'une tâche pécise exécutée
par l'animal. Le traitement des données obtenues doit pouvoir tenir
compte du fait que la population comporte de nombreux éléments,
et donc qu'on ne peut se satisfaire de méthodes comme la cross-corrélation
entre deux trains de potentiels d'action. Une approche fondée sur
la physique statistique pourrait apporter une solution à l'étude
de ces interactions, ce qui pose un intéressant problème
de modélisation.
ii. Un autre problème
essentiel est celui de la sélection et de la constitution des circuits
en fonction de l'opération ou de la tâche dans laquelle l'animal
est impliqué. Comment se fait le recrutement de la population qui
compose le réseau? D'une manière plus générale,
ce thème pose donc des questions relatives à la nature de
l'apprentissage, aux modalités du développement cognitif,
etc.
iii. Il est essentiel de
comprendre la relation entre les populations observées et les niveaux
anatomiques de description des structures nerveuses, en particulier le
cortex cérébral. On peut en effet se poser la question de
savoir si les interactions entre neurones d'une même population respectent
la topographie des modules corticaux qui constituent le grain le plus fin
de la description anatomique. Quelles sont les relations entre modules
d'aires différentes traitant la même information au cours
d'une tâche donnée? Il n'existe actuellement pas de technique
anatomique suffisamment fine compatible avec la préparation utilisée,
mais il est probable que des techniques d'imagerie cérébrale
métabolique seront un jour disponibles. Cette approche de
la cognition à un niveau élémentaire permettra de
répondre à des questions sur les "unités cognitives
minimales" encodées au niveau neuronal, que ce soit au niveau du
neurone isolé, d'une population, d'un module ou d'un réseau.
Dans le cas de la préparation de l'action, par exemple, quel est
l'alphabet moteur qui est représenté? On peut se poser des
questions du même ordre dans le domaine perceptif, dans la ligne
des travaux bien connus sur les neurones codant une forme visuelle donnée
(un visage, par exemple).
iv. C'est dans ce cadre qu'on
peut envisager une approche de ce problème, dans des conditions
très particulières on l'imagine, chez le sujet humain. Quelques
rares groupes dans le monde (en particulier Ojeman à San Francisco)
ont en effet accès à des patients au cours d'opérations
neurochirurgicales, où sont testées, dans un but de repérage
anatomique, les réponses de neurones isolés. Il s'agit là
d'une approche d'un intérêt considérable, dans la mesure
où, en l'absence d'un quelconque modèle animal, ce genre
d'enregistrement est le seul moyen d'aborder directement le micro-codage
du langage. Les neurones du cortex temporal, par exemple, codent-ils des
phonèmes ou des syllabes? Existe-t-il des neurones de niveau plus
élevés codant les mots? Ces mécanismes sont-ils sensibles
à la sémantique? La réponse à ces questions
exige une coopération étroite d'un psycholinguiste, d'un
neurophysiologiste et d'une équipe de neurochirurgie. L'Institut
de Lyon pourrait être en mesure de rassembler ces compétences
: l'Institut sera en effet implanté à proximité immédiate
de l'Hopital neurologique qui vient de se doter d'une salle de neurochirurgie
fonctionnelle où seront pratiqués des enregistrements unitaires
(dans le cadre du traitement de la douleur chronique, des dyskinésies,
etc). Le cadre de l'Institut permettrait d'instaurer dans ce domaine une
recherche de pointe, du fait de la présence de linguistes et de
psychologues cognitifs, ce qui a trop souvent manqué dans les travaux
effectués jusque là.
5.3. Quelques applications
de cette stratégie de recherche peuvent être proposées,
de façon non limitative.
i. Relations entre activité
neuronale et perception. La neurophysiologie moderne permet d'aborder la
mesure des corrélats neuronaux chez l'animal en situation de comportement
dont on mesure finement les performances perceptives (méthodes psychophysiques,
seuils, temps de réaction etc). Parmi les expériences envisageables,
la possibilité de bloquer de manière réversible une
partie du réseau activé par un test donné, parait
particulièrement intéressante. On pourrait ainsi aborder
le double aspect du traitement perceptif : d'une part, le traitement séparé
(parallèle) des différentes qualités d'un même
objet, qui s'exerce aux niveaux d'entrée du système, et d'autre
part, la convergence de ces traitements séparés sur une même
structure à un niveau plus élevé. Le problème
est de savoir comment se produit l'interaction entre les voies qui convergent
sur la structure supérieure, en inactivant de façon sélective
certaines de ces voies. L'autre bénéfice de cette expérience
serait de voir quel paramètre de l'objet perçu se dégrade
lors de l'inactivation de chacune des voies de traitement parallèle.
Le problème de la
reconstruction de percepts à partir de traitements simultanés
et relativement séparés les uns des autres a souvent été
posé. On a évoqué (et prouvé) l'existence de
neurones "grand-mère", structures spécialisées pour
l'assemblage des paramètres pertinents dont l'ensemble constitue
un objet. Même s'il s'agit, de manière plus réaliste,
de réseaux restreints plutôt que de neurones individuels,
on peut se poser plusieurs questions sur leur fonction. Quel est le rôle
des neurones "grand-mère"? Comment se fait-il que ces neurones existent?
Comment reçoivent-ils l'information convergente des différentes
voies séparées? Quelle est la part du codage génétique
dans la constitution de ces structures spécialisées? Ces
questions seront aussi abordées en parallèle dans le cadre
plus théorique des processus de reconnaissance des formes, où
se pose le problème du "liage" des attributs d'un même
objet.
ii. Codage des plans d'action.
Il est possible d'utiliser, chez le singe en comportement des situations
où l'animal est entrainé à préparer une action
sans l'exécuter. L'expérimentateur dispose donc d'une période
d'une durée relativement longue au cours de laquelle il peut enregistrer
l'activité de neurones codant pour les différents paramètres
de l'action "envisagée". Des neurones codant pour certains de ces
paramètres ont été enregistrés dans le cortex
prémoteur (Requin, Rizzolatti), le cortex préfrontal (Joseph,
Fuster, Goldman-Rakic), le cortex pariétal (Sakata), etc. Ainsi
peut se trouver réalisé, du moins en partie, l'idéal
d'une étude de mécanismes en relation avec une activité
cérébrale endogène, en l'absence de contamination
par les réafférences nées de l'exécution ou
par la nécessité d'un traitement sensoriel pour produire
une réponse. La pleine expression des mécanismes endogènes
ne peut évidemment, pour l'instant, être envisagée
que chez l'homme, dans le cas des processus d'imagerie mentale, par exemple.
Chez le singe, cependant, les travaux de Georgopoulos ont montré
la possibilité d'enregistrer l'activité de neurones au cours
d'opérations de transformations mentales (déplacement angulaire
d'une cible mentale pour déterminer la direction d'un mouvement,
par exemple). Il faudrait pouvoir généraliser ce paradigme
à d'autres situations plus complexes où l'animal doit décider
une action en fonction de paramètres multiples, en fonction d'indices
sur la tâche à accomplir, du contexte, de règles plus
ou moins "floues", ou même en fonction d'interactions avec un congénère.
Certaines de ces situations, décrites (entre autres, par Premack)
chez des singes anthropoides inaccessibles à l'expérimentation
neurophysiologique, pourraient sans doute être aménagées
pour le macaque. C'est dans ce cadre qu'il faut envisager l'activité
de neurones dans des régions telles que le cortex préfrontal
ou le système limbique, en relation avec des études neuropsychologiques
chez l'homme.
iii. Transformation visuomotrice.
De nombreuses observations suggèrent l'existence de représentations
séparées des objets visuels selon qu'ils sont utilisés
comme buts d'action ou comme membres de catégories perceptives.
Dans l'action de saisir un objet, le rôle de la représentation
est de transformer ces attributs en configurations motrices qui amènent
la main en position de capture correcte. Cette modalité de représentation
"pragmatique" fait donc référence à l'objet comme
but d'action : les attributs des objets y sont représentés
en tant qu'ils déterminent des configurations motrices spécifiques.
Cette modalité s'oppose à une autre, utilisée pour
le processus de reconnaissance explicite, qui fait qu'un objet peut être
dénommé, catégorisé et mémorisé,
ensemble de processus qui impliquent une représentation de type
sémantique ou "iconique". Dans la représentation iconique,
l'objet est constitué comme une entité identifiable, dont
les attributs élémentaires sont liés entre eux pour
constituer un percept unique. Ce liage n'est pas nécessaire dans
la représentation pragmatique, où chaque attribut de l'objet
préhensible est représenté isolément et contribue
à la configuration de la main indépendamment des autres (à
l'intérieur de certaines limites).
Ces notions conduisent à
repenser les fonctions respectives des voies corticales de traitement de
l'information visuelle et à démembrer la notion obsolète
d'une continuité entre perception et action, encore implicite dans
de trop nombreux modèles "physiologiques". Il existe par ailleurs
de nombreux points de contact possibles entre les travaux sur ce sujet
chez le singe et des travaux dans le domaine neuropsychologique chez l'homme
porteurs de lésions sélectives pariétales on occipito-temporales.
De même, les problèmes posés par le liage ou le non-liage
des attributs d'objets dans les différentes modalités de
représentations peut être abordé chez l'homme
sain soumis à des expériences de psychologie cognitive avec
enregistrement de l'activité cérébrale par neuro-imagerie.
iv. Mémoire spécialisée.
Les mêmes questions peuvent également être posées
dans le cadre de la mémoire et de sa contribution à la reconnaissance
des objets. Où se fait la mise en mémoire, et surtout comment
se fait la redistribution du matériel mémorisé dans
les réseaux impliqués dans la perception? Il existe une interaction
entre mémoire et traitement de l'information perceptive. Quelle
est elle? Ainsi se trouve posée la question de la représentation
perceptive, aspect qui sera abordé en psychologie cognitive, en
relation avec l'étude de l'imagerie mentale.
De façon plus limitée,
il est intéressant de développer un modèle animal
des mécanismes directement associés à l'acquisition
et à la mise en mémoire de l'information au sein des structures
corticales. L'approche expérimentale la plus heuristique de la mémoire
humaine est certes celle menée chez le Primate dans le cadre de
la sensorialité dominante de l'animal, la vision. Aux études
destinées à décrire le circuit de la mémoire
visuelle (Mishkin, Squire), s'ajoute maintenant l'approche électrophysiologique.
Cette dernière cherche à révéler les aspects
de la dynamique neuronale qui permettent à l'animal de garder l'information
en mémoire. Cependant, puisque la lourdeur du modèle Primate
ralentit considérablement la progression des recherches, il peut
s'avérer nécessaire de transposer l'étude à
une espèce animale plus maniable comme le Rat. En effet, plusieurs
études comportementales révèlent que c'est dans la
sphère olfactive que la mémoire du Rat ressemble le plus
à la mémoire visuelle du Primate. De plus, à ces données
comportementales viennent s'ajouter au moins deux types de considérations.
La première tient à la relative simplicité de l'organisation
anatomique du circuit de la mémoire olfactive. En effet, les structures
limbiques telles l'hippocampe et le cortex péri-rhinal dont on sait
qu'elles jouent un rôle clé dans les processus mnésiques,
ne se trouvent qu'à deux synapses seulement des neurorécepteurs
olfactifs. Les structures relais sont le bulbe olfactif et le cortex piriforme.
Ce circuit court simplifie grandement l'étude du rôle respectif
des étages sensoriels et des étages limbiques dans l'acquisition
et la mise en mémoire de l'information. La seconde considération
tient aux caractéristiques de la dynamique neuronale du système
olfactif. En effet, chacun des étages génère des activités
rythmiques (oscillations) aussi bien en l'absence qu'en présence
d'odeurs. Or, l'activité cohérente d'assemblées de
neurones semble jouer un rôle clé dans la saisie (système
visuel, Singer) et la mémorisation (système olfactif, Freeman)
de l'information sensorielle. Le système olfactif, du bulbe à
l'hippocampe, se présente donc comme un modèle privilégié
de l'étude de l'importance comportementale des régimes oscillatoires
dans le traitement de l'information.
6. Recherches en neuropsychologie.
Le paysage de la neuropsychologie
change rapidement. Les classiques études de groupes de malades présentant
des lésions importantes et des déficits massifs tendent à
être abandonnées au profit d'études de cas isolés
présentant de petites lésions bien délimitées
et des déficits restreints. Les développements de la neuro-imagerie
rendent envisageable une redescription de l'anatomie humaine. L'IRM permet
de visualiser les faisceaux dégénérés (vois
section 8). On peut ensuite corréler les déficits observés
avec les déconnexions produites par ces dégénérescences.
Les méthodes d'activation montrent l'implication des réseaux
qui interviennent au moment de la suppléance fonctionnelle. Le problème
est maintenant de trouver les paradigmes pour décrire la fonction
atteinte. Là encore de nouvelles techniques permettront l'intervention
directe de l'expérimentateur sur le réseau. Les méthodes
de stimulation ou d'inactivation transitoire par induction magnétique
pourront être utilisées pour perturber des fonctions élémentaires
ou interférer avec un apprentissage procédural.
Ce problème de la
recherche du paradigme adéquat trouve son expression maximum dans
le cas des lésions préfrontales. Cette région, qui
représente près du tiers de la masse cérébrale,
est encore très mal connue. En clinique, il n'est pour ainsi dire
pas possible de différencier les effets de lésions des différentes
subdivisions de cette large zone. Cette différenciation doit pourtant
être possible, si l'on considère l'extrême parcellisation
anatomique et fonctionnelle de toutes les autres régions du cortex.
Tout laisse donc prévoir qu'un champ de recherches complètement
nouveau et insoupçonné va s'ouvrir prochainement dans ce
domaine. L'Institut devrait y consacrer un effort important, dans la mesure
où ce champ sera par définition interdisciplinaire. Outre
le neuropsychologue, le psychologue, le psychiatre, le neurophysiologiste
(chez le singe), le modélisateur, sont concernés.
Le problème, une fois
encore, sera de déterminer les concepts cognitifs qui traduisent
la fonction frontale, et les paradigmes pour les étudier. On peut
se souvenir à ce sujet que les sujets callosotomisés étaient
réputés asymptomatiques jusqu'à ce que Sperry découvre
le moyen de les étudier. Pour ce qui concerne le cortex préfrontal,
c'est l'étude de cas de lésions massives qui a prévalu
jusque là, à la recherche d'une meilleure définition
du "syndrome frontal". Il faudrait au contraire chercher à mettre
en évidence des déficits limités, comme cela a été
fait avec les autres régions du cortex. Un concept central dans
ce travail pourrait être celui de "mémoire de plans". Où
sont stockés et mis en mémoire les plans d'action? Comment
sont-ils sélectionnés et activés au bon moment en
fonction d'une instruction, d'un contexte, etc.? Existe-t-il des neurones
"plans" comme il existe des neurones "visages"? Quelle est la contribution
des neurones des noyaux gris pour la mémorisation de ces plans?
Comment se fait l'adaptation des plans existants à des situations
nouvelles, situation où les malades frontaux sont précisément
le plus gênés?
De nouvelles voies de recherche
devraient apparaitre au cours de ce travail sur le cortex préfrontal,
en particulier, dans le domaine du fonctionnement séquentiel du
cerveau. La mémorisation et l'activation d'un plan n'en sont qu'un
des aspects : d'autres fonctions, en particulier le raisonnement, sont
également altérées lors des lésions frontales.
On peut à ce sujet souligner l'intérêt d'une étude
des "logiques d'approximation". C'est une des caractéristiques de
la cognition naturelle que d'utiliser des raisonnements fondés sur
des logiques approximatives de préférence à des logiques
strictes.
7. Recherches dans le domaine de la psychopathologie.
La Psychiatrie demeure un immense champ de recherche que la méthodologie des sciences cognitives pénètre peu à peu. Pour certains, il convient de tracer une frontière étanche entre l'étude des mécanismes de l'intelligence et de la gestion des connaissances, qui relèvent de la psychologie, en particulier cognitive, et l'étude des modalités fonctionnelles qui caractérisent un individu donné, son affectivité, son vécu, son histoire. Il s'agit là en fait d'une utile distinction au sein du fonctionnement mental entre ce qui relève du contenant (la structure de la cognition et, en définitive, l'appareil cognitif lui-même) et ce qui relève du contenu (les connaissances, les croyances). Le contenu, par définition, n'est pas généralisable, ce qui fonde son caractère individuel; le contenant, quant à lui, est généralisable d'un individu à l'autre, c'est un fonds commun qui pré-existe en quelque sorte aux acquis culturels et relationnels.
7.1. La psychologie depuis ses origines s'est fixée comme objectif de décrire les invariants du fonctionnement psychique de l'homme, et d'établir l'existence des règles logiques qui permettent l'acquisition d'une langue, l'utilisation d'outils mathématiques, la résolution de problèmes, la planification de l'action, la catégorisation des objets, le stockage et la recherche d'informations, etc. Ne peut-on penser que des règles semblables, qui restent pour l'essentiel à découvrir, régissent aussi les comportements inter-individuels? On a pu reprocher à la démarche cognitiviste d'ignorer de larges secteurs de l'activité mentale, en particulier celui de la vie affective. Il est à prévoir que cette lacune sera un jour comblée, dans la mesure où les affects sont probablement aussi structurés que les autres capacités mentales et procèdent peut-être des mêmes mécanismes. Des opérateurs utilisés couramment en psychologie cognitive, comme la sélection des opérations nécessaires à la réalisation d'une action, l'inhibition des opérations inappropriées, la comparaison entre l'effet attendu et l'effet obtenu, la représentation du contexte, etc, ont aussi leur contrepartie dans le domaine affectif. C'est ainsi qu'il existe sans doute une "syntaxe" des affects, qui structure la communication et en segmente les éléments de base pour les rendre compréhensibles à autrui.
7.2. Dans le domaine pathologique,
la désorganisation porte nécessairement, au moins pour une
part, sur les structures mentales que constituent ces règles cognitives.
Cette désorganisation (destruction pure et simple dans les états
de démence, altération plus ou moins grave du fonctionnement
dans le cas des psychoses, etc) peut certes se décrire en termes
cliniques, opératoires pour l'établissement d'un traitement
médicamenteux, par exemple; elle peut également faire l'objet
d'une analyse en termes d'opérateurs cognitifs. Des états
pathologiques comme l'autisme infantile ont été récemment
soumis à ce type d'approche, ce qui a permis de montrer, chez les
enfants autistes, une déficience des mécanismes normalement
responsables de l'interprétation des signaux de communication et
de l'appréciation des états mentaux d'autrui. La psychanalyse,
qui a représenté un puissant effort de rationalisation du
fonctionnement psychique, s'inscrit dans ce cadre. Il s'agissait pour Freud
de donner de la structuration du moi une explication en termes de mécanismes
(protection, décharge, etc) et d'interactions entre niveaux hiérarchisés
où sont réparties les données "historiques" propres
au sujet. Ce contenu, bien qu'il constitue la part irréductible
de l'individu, subit les contraintes du mauvais fonctionnement d'un contenant
qui, lui, est commun à tous les individus.
Une étude de l'appareil
mental limitée aux propriétés du contenant n'est donc
pas réductrice. Elle a toute sa place (qu'elle soit ou non neutre
au regard des affects), non seulement en psychologie cognitive "classique"
chez des sujets normaux, mais aussi chez des sujets présentant des
altérations du fonctionnement de l'appareil mental. Elle pourrait
fournir des données essentielles pour comprendre l'altération
du raisonnement et de l'utilisation des règles logiques chez des
sujets présentant des troubles paranoiaques, les troubles de la
planification de l'action dans les états schizophréniques,
etc. Cette démarche n'a sans doute pas, pour l'instant, d'implication
thérapeutique, dans la mesure où les sciences cognitives
ne proposent pas, à la différence de la psychanalyse, d'outil
de pénétration du contenu psychique.
7.3. Un autre reproche couramment
fait à la démarche cognitive est qu'elle conduit inévitablement
à une explication biologique des troubles pathologiques, en ignorant
d'autres explications fondées sur la dynamique intra-psychique.
Ce reproche est récusé par certains des cognitivistes, qui
se soucient peu des structures cérébrales sous-jacentes aux
mécanismes qu'ils étudient. L'examen de malades porteurs
de lésions cérébrales dans le cadre de la neuropsychologie
cognitive n'implique d'ailleurs pas nécessairement de relation causale
terme à terme entre la lésion et le déficit cognitif
: il se justifie plutôt par la possibilité d'inférer,
à partir de l'observation du déficit, l'existence d'opérateurs
mentaux en général prévus par une modèlisation
préalable de la fonction étudiée. Ce point de vue
reste évidemment l'objet de discussions. Il serait d'ailleurs souhaitable
de le rapprocher des autres points de vue sur les relations entre activité
mentale (normale ou pathologique) et mécanismes cérébraux.
On pourrait dès lors
se poser la question du mode d'action des moyens thérapeutiques
utilisés en psychiatrie (en particulier la psychothérapie),
et de leur impact fonctionnel sur les structures nerveuses éventuellement
en cause dans la désorganisation pathologique. De nombreux travaux
actuellement en cours dans les laboratoires de neurosciences, et en tout
premier lieu les travaux portant sur les déterminants synaptiques
de la modifiabilité des réseaux nerveux sous l'influence
des contraintes extérieures, pourraient apporter leur contribution
à la compréhension de cet impact fonctionnel.
7.4. La psychopathologie peut
donc être vue comme un moyen d'accéder à la compréhension
des procédures cognitives. L'approche psychopathologique, en effet,
ne doit pas chercher uniquement à comprendre ou à expliquer
les troubles observés en clinique. Il ne s'agit pas d'étudier
par ce moyen les maladies, mais plutôt d'apporter un éclairage
différent sur le système tel qu'il est construit (et détruit
de manière plus ou moins sélective par la maladie). L'objectif
premier n'est pas non plus de catégoriser les malades en fonction
d'une analyse plus performante de leurs troubles, même si le psychiatre
peut y voir un intérêt. Le but d'une recherche dans ce secteur
serait donc d'introduire les méthodes de la neuropsychologie cognitive
dans l'étude de systèmes logiques déficients. On pourrait
ainsi, à partir des troubles du langage dans les hallucinations
ou chez le délirant par exemple, aborder les perturbations des stratégies
conversationnelles ou de la construction du discours (planification, erreurs
d'attribution, etc). La même approche pourrait être utilisée
pour les troubles de la mémoire (rétention à court
terme, rôle de l'attention), de la planification de l'action (la
maladie mentale est en grande partie une pathologie de l'action). On peut
aussi imaginer des études sur le rêve (quels sont ses indices
centraux?) ou sur l'imagerie mentale chez le délirant. La modélisation
dans ce domaine ne devrait pas chercher à représenter des
fonctions complexes, mais plutôt à modéliser des processus
relativement élémentaires (test de Stroop, par exemple) chez
des malades présentant différents types de pathologie.
8. La neuro-imagerie fonctionnelle
Le site où sera implanté l'Institut comporte des moyens modernes de neuro-imagerie. L'arrivée d'un important contingent de chercheurs potentiellement intéressés par cette technologie aménera, en coordination avec d'autres Orgnismes de recherche, à renforcer les moyens existants.
8.1. L'existence d'un centre autonome comportant un cyclotron, un laboratoire de radiochimie et une caméra à émission de positons (le CERMEP) permet d'ores et déja de réaliser des examens tomographiques du métabolisme cérébral. La caméra utilisée est une caméra LETI "corps entier" permettant de réaliser simultanément 7 coupes du cerveau. La production de H215O rend possible la technique d'activation cérébrale locale par une tâche spécifique. Le résultat permet de reconstruire une cartographie fonctionnelle des zones radioactives, celles où la consommation d'oxygène (ou le flux sanguin) est la plus forte. Il est toutefois nécessaire d'accumuler un marquage radioactif suffisant pour être détectable, ce qui limite la résolution temporelle de la technique à quelques minutes. Après avoir considérablement évolué au cours des dix dernières années, cette technique est maintenant stabilisée et utilisée de façon courante par les équipes de neurosciences cognitives aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Outre le marquage des zones métaboliquement actives, la caméra à émissions de positons peut également visualiser des éléments synaptiques (récepteurs) marqués de façon appropriée par des ligands radioactifs. On obtient ainsi une cartographie des récepteurs impliqés dans une pathologie spécifique, par exemple. Le CERMEP envisage d'augmenter sa capacité par l'acquisition d'une nouvelle caméra réalisant simultanément 31 coupes, ce qui donnerait une résolution spatiale bien supérieure à la caméra actuelle.
8.2. L'imagerie par résonnance
magnétique nucléaire (IRM) est fondée sur l'enregistrement
des signaux produits par le déplacement de certaines molécules
lorsqu'elles sont soumises à un champ magnétique intense.
Cette technique est disponible en clinique depuis plusieurs années
: elle donne des images anatomiques d'une grande résolution spatiale
grâce à l'analyse du signal en T1 produit par le moment magnétique
des protons. A ce titre, l'IRM constitue un examen complémentaire
de la tomographie par émission de positons : en "superposant", grâce
à des techniques d'analyse d'images, la coupe du cerveau obtenue
en tomographie par émission de positons avec une coupe passant par
les mêmes points obtenue en IRM, on dispose d'une lecture anatomique
fine des résultats fonctionnels fournis par l'activation. Plus récemment
est apparue la possibilité de visualiser l'activation cérébrale
directement par les méthodes d'IRM. La transformation de l'oxyhémoglobine
du sang en dé-oxyhémoglobine produit, du fait des propriétés
magnétiques de ces molécules, un signal détectable
en IRM, qui correspond à la consommation locale en oxygène.
On peut de cette façon obtenir des images fonctionnelles possédant
une grande résolution anatomique. De plus, une image peut être
obtenue en un temps très court, de quelques secondes à quelques
dixièmes de secondes selon les techniques utilisées. L'IRM
fonctionnelle, affranchie de surcroît du caractère relativement
invasif de la tomographie par émission de positons, est donc appelée
à un grand avenir en neurosciences cognitives.
La mise en place d'un appareil
d'IRM fonctionnelle fait partie des projets de la communauté lyonnaise
des neurosciences. Son implantation pourrait se faire à proximité
du CERMEP, complétant ainsi le plateau technique de neuro-imagerie.
L'IRM fonctionnelle telle qu'elle est décrite ici nécessite
un appareil donnant un champ magnétique de 1.5 Tsl, c'est à
dire d'un coût relativement modéré. A terme, la possibilité
d'acquérir un appareil donnant un champ plus intense (4 Tsl) pour
pour réaliser une imagerie IRM spectroscopique, devra être
discutée.
Enfin, l'éventualité
de coupler l'IRM fonctionnelle à un système de magnéto-encéphalographie
(MEG) est également envisagée. Cette perspective, plus lointaine,
augmenterait encore la précision des mesures, à la fois dans
le domaine temporel et dans le domaine spatial.
Cette évolution souhaitable du plateau technique en matière de neuro-imagerie ne dépend pas directement de l'Institut. Elle ne sera possible que grâce à une coopération de tous les Organismes concernés (CNRS, INSERM, Administrations Hospitalières des HCL et du Vinatier, Université Claude Bernard).
9. La place de la modélisation.
L'utilisation de modèles favorise l'étude des procédures et des mécanismes en cause dans une opération mentale, tandis que son contenu tend à être évacué. C'est en fait une des caractéristiques de la méthode scientifique que de privilégier ce qui est généralisable et invariant aux dépends de ce qui varie d'une situation à l'autre.
9.1. D'un point de vue pratique,
la modélisation, en dehors de sa valeur heuristique propre, peut
être l'instrument d'une symbiose entre les biologistes. Le modélisateur
aime changer et passer d'un sujet à l'autre, en partie parce qu'il
va plus vite que le biologiste, contraint dans sa progression par le processus
d'acquisition des données. Il peut ainsi travailler sur plusieurs
modèles, et donc avec plusieurs équipes, à la fois.
Le modélisateur est un colporteur d'idées, jouant un rôle
de pollinisation lorsqu'il passe d'une équipe de biologistes à
l'autre. Ces considérations sont donc en faveur d'une participation
distribuée des modélisateurs, plutôt que d'équipes
de modélisation constituées en tant que telles. La solution
d'un service de modélisation, utilisée dans d'autres instituts,
s'est souvent révélée contre-productive, dans la mesure
où les modèles sont construits en fonction de leurs caractéristiques
propres, et non en fonction des données à modéliser.
Elle comporte en outre le risque de voir s'imposer un formalisme unique,
ce qui n'est pas le but recherché. La solution qui parait la plus
souhaitable est que le modélisateur puisse faire partie d'équipes
pluri-compétentes, au sein desquelles il pourrait pratiquer une
recherche autonome, sur des axes qui émergeront des interactions
avec les expérimentalistes. Dans tous les cas, la modélisation
doit être un lieu d'échanges, et le modélisateur doit
faire naitre chez l'expérimentaliste le désir de modèle.
La partie intéressante
de la modèlisation est la construction du modèle, pas sa
solution. De ce fait, le modélisateur doit avoir, à la fois
une largeur de vue suffisante sur les problèmes biologiques qu'il
sera amené à aborder (largeur plus que profondeur, dans la
mesure où il ne peut prétendre connaitre le détail
de chacun des problèmes), et une compétence dans le champ
de la modélisation elle-même. Une distinction claire doit
donc être établie entre l'ingénieur modélisateur,
dont les techniques risquent d'être rapidement figées et dépassées,
et le chercheur modélisateur capable d'évolution.
9.2. Le caractère pluridisciplinaire
de l'Institut et la co-éxistence de différents niveaux d'approche
des problèmes de la cognition conduira à favoriser une pluralité
de modèles. Les modèles utilisant des formalismes "symboliques"
occuperont une place importante dans les recherches concernant le langage,
la représentation des connaissances, le raisonnement. Ces modèles
sont utilisés couramment par les chercheurs en neuropsychologie
ou en psycholinguistique, par exemple, pour représenter les processus
en cause dans l'apprentissage d'une langue, dans le calcul, etc. De plus,
ils représentent un pont essentiel avec la vaste communauté
de recherche en Intelligence Artificielle, où sont abordés
les problèmes de la robotique et des interactions homme-machine.
Ce type de recherche a eu dans le passé, et peut avoir encore, un
impact important sur la compréhension de systèmes biologiques.
Un autre type de modèle,
les modèles fondés sur la technologie des "réseaux
de neurones", a pris une place prédominante dans le champ des sciences
cognitives. Le caractère neuromimétique de ces modèles
et, plus encore, leurs capacités auto-adaptatives, en font des outils
de premier ordre pour la compréhension de très nombreux processus
où intervient l'apprentissage ou la plasticité. Au delà
du phénomène de mode, cette technologie est devenue un outil
de modélisation adopté très largement par les chercheurs
en neurosciences. Le champ de recherches s'étend du niveau relativement
fondamental (préciser les caractéristiques du neurone biologique
pour les inclure dans les modèles) jusqu'au processus complet. Toutefois,
les solutions préconisées par ces modèles, bien qu'ils
utilisent certains des principes de fonctionnement du neurone, restent
souvent éloignées des solutions biologiques. Il en est ainsi
de la retro-propagation et des itérations multiples, qui sont biologiquement
irréalistes. Il apparait important de développer les modèles
de ce type en rapport étroit avec des problèmes issus de
l'expérimentation biologique, aussi circonscrits que possible, et
où le maximum d'éléments du système pourra
être identifié. C'est le cas du micro-codage d'opérations
relativement simples, reposant sur des populations neuronales identifiées,
comme la détermination d'un vecteur (direction d'un mouvement),
la reconnaissance d'une forme, etc. On pourra dans ce cas appliquer des
techniques issues de la physique statistique adaptées à la
manipulation de grands nombres d'individus codant.
9.3. Une des tâches
de l'Institut pourrait être de favoriser un rapprochement des deux
courants de modélisation. En effet, le fonctionnement du système
cognitif dans son ensemble ne peut reposer sur un codage exclusivement
symbolique. Ce qui est valable pour le langage ne l'est sans doute pas
pour d'autres fonctions cognitives comme la reconnaissance des formes ou
la gestion de l'espace, par exemple. Dans ce cas, des représentations
sous la forme de "cartes" sont difficilement modélisables en termes
symboliques et séquentiels, ne serait-ce que pour des raisons de
volume de calcul. Il y a donc lieu d'envisager plusieurs modes de codage
de l'information selon qu'elle est linguistique ou analogique. Le connectionnisme
est mieux adapté à la formalisation de cartes et au traitement
parallèle que le formalisme symbolique. D'autre part, une formalisation
qui serait purement probabiliste et auto-organisatrice ne pourrait rendre
compte d'invariants et de phénomènes ordonnés.
Cette apparente incompatibilité
devra pourtant être résolue puisque, si le langage n'est modélisable
qu'en termes symboliques, le cerveau ne l'est qu'en termes connexionnistes.
Il faudra donc favoriser l'éclosion de modèles qui puissent
rendre compte d'un fonctionnement "local" sur le mode connexionniste à
l'intérieur de sous-systèmes plus larges dont les interactions
sont conceptualisées en termes symboliques. On aboutirait alors
à la solution d'un réseau macroscopique, celui que construisent
les modèles symboliques, constitué de réseaux microscopiques
à structure connexionniste.
10. La philosophie.
La philosophie a droit de
cité dans un institut des Sciences Cognitives, ne serait-ce que
pour organiser les connaissances empiriques et théoriques qui s'accumuleront
dans les domaines abordés par les chercheurs de l'Institut. La définition
même du champ des sciences cognitives, les relations entre cognition
naturelle et cognition artificielle, posent des problèmes épistémologiques
difficiles, dont l'abord requiert une formation et une connaissance spécifiques.
Plus importante encore parait
être la contribution du philosophe en tant que théoricien
spécialisé dans la compréhension des mécanismes
de la cognition. Depuis longtemps, la philosophie a su aborder efficacement
les aspects sémantiques et pragmatiques du langage ou de la communication
intersubjective et, d'une manière générale, les problèmes
anthropologiques. Il en est de même de l'étude de la logique
du raisonnement, problème qu'abordent, par des voies différentes,
les chercheurs en psychologie et neuropsychologie, d'une part, et les chercheurs
en Intelligence artificielle d'autre part. De fait, la difficulté
à faire voisiner des courants linguistiques rivaux pour l'étude
des aspects structuraux et des aspects sémantiques du langage, pourrait
être résolue par l'introduction d'une recherche philosophique
ouverte aussi bien à la grammaire générative qu'à
la structure cognitive. Cette contribution pourrait se révéler
essentielle pour l'approche psychopathologique.
L'étude des phénomènes
mentaux rassemblés sous la terminologie de "représentations"
ou d'"intentionnnalité", même si elle commence à être
abordée par les chercheurs en psychologie cognitive, requiert une
formalisation théorique plus poussée. Les neurosciences cognitives
chez l'homme, en particulier la neuro-imagerie fournissent maintenant de
nombreux exemples d'objets physiques "nouveaux", en quête de statut.
C'est le cas d'objets physiques (une activité cérébrale
corrélative d'une image mentale, par exemple) représentant
d'autres objets physiques du monde extérieur. C'est aussi le cas,
par extension, d'une croyance attribuée à autrui (une croyance
sur une croyance). La définition et la description approfondie de
ces objets meta-représentationnels et de leur éventuel rôle
causal dans le comportement relève bien d'une approche spécifique
de la philosophie en sciences cognitives.
Liste des groupes d'experts
Groupe 1 :
M. Cosnard, Pr ENS (Lyon), Informatique
parallèle.
J. Requin, DR CNRS (Marseille),
Neurosciences Cognitives.
L. Rizzi, Pr Université
de Genève, Linguistique générative.
J.L. Schwartz, CR CNRS (Grenoble),
Psychoacoustique.
Groupe 2 :
J. Bullier, DR CNRS (Lyon), Neurophysiologie.
B. Dubois, Pr Paris VI, Neuropsychologie.
N. Georgieff, Asst Hopital du Vinatier
(Lyon), Psychiatrie cognitive.
M. Kersberg, CR CNRS (Paris), Modélisation
neuronale.
F. Michel, DR CNRS (Lyon), Neuropsychologie.
D. Widlocher, Pr Paris VI, Psychiatrie.
Groupe 3 :
F. El Massioui CR CRNS (Paris)
E. Halgren, DR INSERM (Rennes),
Neuropsychologie
P. Jacob, CR CNRS (Paris), Philosophie
des sciences
O. Koenig, Pr Lyon, Neuropsychologie
cognitive.
J.Y. Pollock, Pr Amiens, Linguistique.
Autres personnes consultées
M.A. Arbib (Los Angeles),
S. Dehaene (Eugene), N. Franceschini (Marseille), A. Hein (MIT), G. Orban
(Louvain), X. Seron (Bruxelles).